Thomas Boulard de LUKE : « Nous sommes des corps qui se vendent à un prix dérisoire »


Le groupe Luke revient dans les bacs avec un nouvel album intitulé « Pornographie », 5 ans après la sortie du précédent, intitulé « D’autre part ». Une certitude : ce nouvel album tranche avec les précédents. Les Luke ont en effet changé leur manière d’écrire, et le thème « Pornographie » suinte à chaque piste. Au niveau de l’instrumentation, ce disque se rapproche cependant de l’opus sorti en 2004, « La tête en arrière », puisque très rock ! Le leader de groupe, Thomas Boulard, que Super Bobine a rencontré,  a même déclaré qu’il avait « estimé qu'[il s’était] éloigné après La tête en Arrière, de ce qu'[il savait] vraiment faire »

Cette rencontre fut également l’occasion d’avoir enfin des réponses à toutes nos interrogations au sujet de « Pornographie »…

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Thomas Boulard, leader du groupe Luke

Pourquoi ce titre d’album ?1


Le titre « Pornographie » doit être considéré dans le sens étymologique du terme avec la pornae, les peintures de prostituées, l’écriture de corps qui se vendent. 
Thomas Boulard  ira même jusqu’à avouer : « Nous sommes des corps qui se vendent à un prix dérisoire, on fait la pute et on cherche de la dignité ».

Que contient « Pornographie » ?

Cet album dénonce l’absence de lien social, le rapport à la réussite obligatoire qui est devenu lunaire. « Il faut hurler, on n’est pas beaucoup à hurler ». La façon d’écrire doit être ancrée avec la réalité, Thomas se référant aux écrivains Michel Houellebecq et sa lecture du monde du fait écologique et économique, ou encore Tristan Garcia – « Comment le fait économique influe sur la vie intime ».

TB : « Vu l’époque où le fait politique est devenu notre ADN, on n’a jamais été aussi politisé sans le savoir […] Le monde écrase les gens. Après les attentats de Charlie Hebdo, on est paumé. On écrit tous la Bande-Originale de notre vie. Il faut hurler ! Nous avons une responsabilité morale. Il faut réussir vite, on laisse beaucoup de gens sur le côté… Est-ce que le vivre social est le vivre général ? Qu’est-ce que la lenteur, qu’est-ce que le temps qui passe ? »

Dans cet album, il se met dans la tête de « ces adolescents youtubeurs qui fument dans les abris-bus de ces petites villes qui votent Front National [et dénonce] leur colère, leur vision du monde qui les entourent ». Dans le morceau La Sentinelle évoquant le Front National (cf. l’album La Tête En Arrière), Thomas explique que ce n’est pas la même colère. Il y a un mépris pour le monde qui nous entoure.

« Je hurle, je refuse ce monde basé sur un néo-libéralisme dévoyé qui reproduit exactement un monde de classes plus distinctes qu’avant, sans turn-over […] Les classes hautes et moyennes produisent des gens éduqués, les classes pauvres ne peuvent plus. L’éducation nationale n’est plus un ascenseur social. Ça ne marche pas, le monde en souffre dans son intimité et les gens cherchent une dignité et votent plus facilement Front National. Les gens ne se sentent plus appartenir à ce monde, un monde inatteignable. Il n’y a plus de rapport au groupe, plus de décisions collectives, il n’y a plus ce courage-là. C’est le chacun pour soi. On a intériorisé la lecture du monde. C’est « struggle for life » (la lutte pour la vie) – où tu es corporate ou tu n’es pas corporate« .

Thomas ne veut pas justifier un monde libéral content de lui-même comme il le prouve avec ces props :  « On tente de nous imposer un monde de valeurs ». « On se rend pas compte à quel point on subit une révolution profonde intérieure ». Selon lui, « le monde génère une petite musique médiatique de spectacles qui nous fait croire que le monde dans lequel on est est le meilleur que l’on puisse avoir et ça c’est faux. Je refuse de participer à cette bande-son là ».

Comment a été réalisé ce nouvel album ?

Thomas explique cette manière d’écrire – La forme hachée, l’hyper-réalisme, la forme crue, le rapport au tempo – qu’il qualifie d’outrancière, par le fait que c’est l’époque qui est outrancière. « Notre époque doit avoir une incidence sur notre forme d’écriture. Le monde est violent et il ne s’en cache plus. Il élimine, on y voit plus de problème. En entreprise, le monde s’est radicalisé« . Il essaye d’écrire un langage de tous les jours qui n’est ni érudit, ni politique. Quand aux mélodies, « elles sont anachroniques, elles doivent servir le texte. le flow est très très fourni pour reproduire la confusion dans la tête ».

Thomas a cependant dû revoir son processus d’écriture en y mettant ses tripes et en gardant sa direction d’origine : « J’ai du lutter contre les réflexes d’écriture, contre les emmerdements […] Si j’avais écouté tout le monde je n’aurais jamais fait ce disque […] Je voulais que les gens qui voulaient écouter du rock viennent voir Luke […] Ce disque est une réponse à l’époque qui est radicale dans tous les sens du terme ».

Comment voit-il l’influence de ce nouveau disque ?

 « C’est pas pour éveiller la conscience des gens, c’est pour mettre un mot à une conscience qui est silencieuse […] Je suis un médium pour mettre des mots sur une rumeur qui gronde et qui cherche de la dignité à l’indécence qui nous est imposée, une indécence réelle. On n’éveillera jamais les consciences, on dira juste ce que les gens ont dans leur tête, c’est ça qui est important et jamais autant un disque n’aura été un bulletin de vote […] beaucoup de gens sont mis au bord de la route ».

Qu’écoutes Thomas en ce moment ?D

Srtout consommateur de livres, Thomas  s’intéresse principalment  au rap comme Mafia K’1 Fry, le 113 ou Orelsan, maisaussi à la musique classique, au jazz pour « rester dans le plaisir de musique ».  Il a l’impression qu’actuellement, la musique se dé-substantifie, et est en manque de représentants : « Il faudrait que les Jazzmen soient les représentant moraux de la musique « .

Faut-il acheter son CD ?

TB : « Si vous voulez voir autre chose que de la soupe dans les charts, il faut l’acheter ! Je n’ai pas de pouvoir, je n’ai rien à vendre sauf un disque que j’ai produit. Je ne suis le fils de personne, j’ai pas de réseau, je ne suis pas coopté, je viens de la classe moyenne et je n’ai que mes chansons à vendre. On n’est strictement rien sans les gens. On n’a que le pouvoir que les gens veulent bien nous donner. On va devenir dépendants des radios, dépendanst de la programmation et là vous aurez la musique que vous mériterez. Les artistes et les groupes disent de moins en moins de choses car les disques ne sont plus un bulletin de vote ».

Par Ant

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