Avignon OFF 2015 – Nos coups de cœur


1336 spectacles venus de 26 régions françaises et de 25 pays étrangers en trois semaines : il n’y a qu’au Festival Off d’Avignon que l’on peut voir ça.

A la différence du Festival « In », tout le monde peut jouer dans le « Off », à condition de payer sa salle, ses équipements, etc. C’est pourquoi une fois encore, cette année, pour sa 50ème édition, « Le plus grand théâtre du monde » a offert au public un spectacle très varié. Et si les mauvaises surprises sont inévitables, il est commun de découvrir, à l’orée d’une salle dissimulée au fond d’une rue avignonnaise, la petite pépite qui nous transporte dans un monde poétique, ou qui, tout simplement, égaye notre soirée le temps d’un divertissement de qualité.

Tour d’horizon des coups de cœur de Super Bobine lors de ce 50ème OFF (n’ayant évidemment pas pu voir tous les spectacles, et se laissant porter par nos propres sensibilités, cet article n’engage que nous).

Comédies dramatiques

Les Pieds Tanqués, de Philippe Chuyen.

Quatre personnages – un marseillais « de souche », un parisien, un juif pied noir et un arabe – jouent à la pétanque dans le sud de la France. Au fur et à mesure de la partie qui se déroule sous nos yeux, les langues se délient autour d’une blessure commune mais vécue différemment par nos quatre protagonistes : la guerre d’Algérie. Les points de vue s’opposent, les voix s’emportent, et si aucune réelle solution ne semble pouvoir surgir, le débat à le mérite d’être lancé. Pas de manichéisme, pas de « bons » et de « mauvais », mais des hommes qui ont tous un passé, une histoire différente, et qui, le plus sincèrement du monde, s’emportent avec passion sur ce sujet qui leur tient à cœur. Trouvant un écho dans notre actualité, cette pièce parle de différence, de tolérance et d’amitié.

Portée par 4 comédiens et un chanteur/musicien (Sofiane Belmouden, Philippe Chuyen, Gérard Dubouche, Thierry Paul et Jean Louis Todisco) cette pièce fait rire, beaucoup, mais aussi réfléchir voir pleurer, pendant de très beaux moments d’émotions. A voir absolument, lors de ses prochaines dates dans toute la France, à la rentrée prochaine.

Au bout du rouleau, de Didier Landucci, Gérard Dubouche et Jean-Marc Michelangeli.

Un écolo, doux rêveur, chômeur et naïf, prend en otage le PDG d’une entreprise de papiers hygiéniques, pour l’obliger à la dissoudre, lui reprochant d’abattre des arbres et de gaspiller de l’eau. Le chef d’entreprise, lui, est cynique et avide d’argent. Pendant les 1h15 de ce huis-clos, le dialogue est entamé par les deux personnages, et les avis s’opposent. Si le discours écologique de la pièce peut paraître un peu éculé, c’est sans compter sur la grande finesse de la mise-en-scène, composée de jeux de lumières et accompagnée par une magnifique bande son. Les comédiens/auteurs (Gérard Dubouche et Didier Landucci) récitent des dialogues à la fois très drôles et franchement intelligents, portant à réfléchir sur l’égoïsme humain et l’héroïsme quotidien. En bref, une pièce divertissante et utile.


Pièces humoristiques

Les lapins sont toujours en retard, d’Ariane Mourier. Avec Jean Franco, Cyril Garnier (Garnier et Sentou), Yannik Mazzilli, Ariane Mourier et Aude Roman

LES LAPINS

Alice, une jeune femme amoureuse et hypersensible se confie à son psychologue. Par flashback, dans un décor minimaliste fait de plateaux amovibles, elle raconte sa propre vie, et celle de sa sœur jumelle, qui se trouve être son exact opposé (commissaire de police garçon manquée, fréquentant beaucoup d’hommes et semblant n’avoir aucune sensibilité). La prouesse de cette pièce est qu’il n’y a que 5 comédiens, pour pas moins de 10 rôles (!) : Alice, son copain, sa sœur jumelle, la meilleure amie de cette dernière, le petit copain de la meilleure amie, le psy, deux policiers, un témoin d’une enquête policière et un prêtre. Des situations rocambolesques, des personnages hauts en couleur et des dialogues hilarants font de cette pièce un vrai bon divertissement dans la lignée du théâtre populaire de boulevard, tout en étant résolument moderne. De plus, l’auteur/commédienne Ariane Mourier s’offre le luxe de proposer une réflexion sur le sens de la vie et la quête identitaire. Du très bon !

Emmanuel et Jeanne, de et avec Emmanuel Gasne et Jeanne Chartier.

Une série de sketchs sur la vie de couple, à première vue cela peut paraître pas très originale … sauf quand c’est traité par Emmanuel et Jeanne ! De la rencontre aux bébés, plusieurs situations sont passées en revue, toujours avec un regard original, parfois absurde. C’est ainsi que le couple organise un véritable brainstorming pour parler des problèmes de la vie de tous les jours ou débriefe leurs relations sexuelles comme s’il s’agissait d’une entreprise. De plus, outre les angles originaux, le texte est très ancré dans notre génération (on y parle de Wii, de Twitter et de smartphones, les soirées que font les protagonistes sont réalistes, et le rapport au sexe est libéré), ce qui donne un réel vent de fraîcheur.
Ce spectacle est donc la preuve que l’on peut être drôle, original et inventif avec un sujet qui de base pourrait semblé déjà traité. Enfin, Emmanuel et Jeanne sont issus du théâtre d’improvisation, ce qui leur permet d’avoir une réelle connivence avec le public, en le faisant directement participer. Courez-y !


Stand Up

Le stand up (cette catégorie de one man show qui consiste à s’adresser directement au public, en parlant de la vie de tous les jours) est un genre vu mille fois. Après les tauliers Jamel Debbouze et Gad Elmaleh, des milliers de jeunes humoristes ont décidé de monter sur scène pour raconter les tracas du quotidien. Seulement voilà, s’en tenir à raconter la réalité, dans le but que le public se disent « Mais oui, c’est trop vrai », ça a fini par lasser.
Heureusement, certains humoristes renouvellent le genre en proposant des angles originaux, en utilisant l’absurde ou l’humour noir. Retour sur deux très bons stand-up du OFF d’Avignon.

#Secondegré, de Mustapha El Atrassi

A 29 ans, cela fait déjà presque 15 ans qu’il fait ce métier : le temps qu’il a fallu pour affiner son style, et devenir incontestablement un taulier du genre. Avec un spectacle politique et social, il manie un humour noir (parfois vraiment trash), mais toujours bienveillant, dans le seul but de rire de tout, ce qui est pour lui indispensable en cette période. Il n’hésite alors pas à parler des attentats de Charlie Hebdo, de la peur de l’islamisme, des juifs, des banlieues, et même des nains, pour rire de bon cœur (l’humour noir agit presque comme une catharsis, puisque le rire est une forme de communication qui libère, ce qui est pourtant délicat sur certains sujets) tout en faisant réfléchir. De l’humour noir sein, sans ambiguïté et sans obsession, ça fait du bien !

Dedo et Yacine Belhousse

Pour Avignon 2015, les deux compères du Jamel Comedy Club ont décidé de jouer bout à bout des passages de leurs spectacles respectifs, et de les entrecouper par quelques duos. Et si à première vue leurs humours peuvent sembler éloignés (humour noir pour Dedo, et absurde complètement barré pour Yacine), le spectacle est en réalité très cohérent. Une fois de plus, ils offrent un stand up très original en parlant de sujets jamais traités et vraiment absurdes : le fait que les canards n’ont pas d’écho pour Dedo, et une flaque qui parle pour Yacine ! Et tout ceci avec les codes du stand up : on raconte l’anecdote avec beaucoup de sérieux, comme si cela concernait tout le monde, un micro à la main et le fameux « c’est tout pour moi », en fin de spectacle. Leur génie tient au fait de parler de choses inédites et de faire comme si tout était logique, et non pas l’inverse, qui consisterait à parler de choses banales, et faire comme si ça intéressait les gens. Et en plus de ça, ils sont de très bons comédiens et d’excellents raconteurs d’histoires !

Mais aussi :

Le projet Michel Montana, de et avec Oldelaf et Alain Berthier. Une conférence barrée et entrecoupée de chansons, retraçant la vie du fictif Michel Montana, qui serait à l’origine des plus grands tubes de la chanson française.

Le Chant des Oliviers, de Maryline Bal. Une pièce émouvante sur un secret de famille, bercée par la cuisine et les odeurs du sud. L’occasion de voir l’immense Jean-Claude Dreyfus.

En bref, au OFF 2015 d’Avignon il y en avait vraiment pour tous les goûts, et on s’est régalé. Vivement l’an prochain !

Corbiat Clément, 27/07/2015

Publicités