Milkshake #2 – « Je suis nuancé »


Tous les vendredis, l’équipe de l’émission Milkshake (Radio Campus Bordeaux) prend les commandes de Super  Bobine, en attendant son retour à l’antenne le 11 septembre ! Aujourd’hui, on s’attarde sur le fameux slogan « Je Suis Charlie »…

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Je suis Charlie, c’est l’histoire d’un slogan créé par un graphiste, Joachim Roncin, directeur artistique du magazine Stylist, qui fait son apparition à très précisément 12h52, un certain 7 janvier 2015, dans un tweet, moins de deux heures après l’attentat qui vient de toucher la rédaction de  Charlie Hebdo. Ce visuel, ce hashtag, tout le monde le connait. En France, mais aussi dans le monde entier, tellement sa viralité à été importante. On a très vite disserté sur le sens à donner à cette simple expression.

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« Je voulais exprimer ma solidarité, et le fait que je n’avais pas peur. […] C’est un slogan assez neutre. […] Moi je reste persuadé qu’aujourd’hui, Je suis Charlie est apolitique, athée, et défend deux valeurs : la liberté de la presse et d’expression. C’est tout. »

Joachim Roncin dans Soft Power sur France Culture le 18 janvier 2015

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Je suis Charlie signifie une chose, l’expression est symptomatique d’une émotion immédiate. Il définit un état d’esprit solidaire, une prise de conscience collective. Un Ich bin ein Berliner du peuple. Ceux qui en détournent le sens en sont entièrement responsables.

On ne peut reprocher aux uns et aux autres d’avoir agi sous le coup de l’émotion. Je suis Charlie en est un symptôme. Sans parler de l’Esprit du 11 janvier, concept plus vague inventé par des hommes politiques et médiatiques pour essayer de donner un sens aux manifestations qui ont eu lieu ce jour là, rassemblant quatre millions de personnes en France. Le problème commence ici. Le 11 janvier n’était pas une solution. Il était une réaction. Il était idéalement un jour où l’on pouvait basculer de l’émotion à la réflexion. Ce qui n’a malheureusement pas été le cas.

Ne soyons pas naïfs, Je suis Charlie a indirectement créé plus de tensions qu’il n’a réuni les gens. Dès le lendemain de l’attentat au journal, certains élèves n’ont pas voulu respecter la minute de silence imposée dans tous les établissements scolaires de France. Etait-ce la bonne solution ? De sacraliser un événement sans l’expliquer ? Et de traquer ensuite ceux qui disaient n’être « pas Charlie » ? Car c’est le revers de la médaille de l’unanimité, de l’unanimisme.

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Photo Martin Argyroglo (twitter.com/argyroglo)

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« C’était une manifestation pour un journal marginal. Les gens étaient unanimes pour dire qu’on avait le droit d’être différent. De penser librement et de manière pluraliste. C’était pas un unanimisme, l’idée que je ne veux voir plus qu’une seule tête et tout le monde pense comme moi. Pas du tout ! C’est le contraire ! C’est qu’on a le droit de penser différemment. »

Laurent Joffrin, dans Complement d’Enquete sur France 2 le 2 juillet 2015

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On a beaucoup reproché à Je suis Charlie de vouloir effacer les nuances. Au contraire, Je suis Charlie défend l’idée d’une multiplicité d’opinions. Au lieu de s’opposer sur être ou ne pas être Charlie, n’aurions nous pas mieux fait d’exprimer nos différences ? Et d’y réfléchir ?

La communauté musulmane, déjà gravement stigmatisée, est aujourd’hui de plus en plus mise à l’écart du fait des évènements de janvier. Car si une grande partie de l’opinion s’accorde à défendre la liberté d’expression, les voix sont moins nombreuses pour comprendre la blessure des musulmans. Gardons à l’esprit la couverture du Charlie Hebdo numéro 712 du 8 février 2006, représentant Mahomet disant « c’est dur d’être aimé par des cons ». Bien évidemment, le « cons » ne désigne pas les musulmans dans leur ensemble, mais bel et bien les extrémistes. Mais ce que ne comprennent pas certains pourfendeurs de la liberté de caricature, c’est que tout le monde n’a pas les mêmes références, les mêmes clés de compréhension pour que ce fait devienne une évidence. C’est louable de vouloir défendre le droit à la liberté d’expression, autant faut-il l’expliquer et ne pas l’imposer. Les musulmans sont donc tout à fait légitimes à se sentir blessés par des caricatures. Qui sommes nous pour leur dire de ne pas l’être ?

Le slogan Je suis Charlie a depuis été détourné à l’infini, pour chaque événement important. Le préfixe « Je suis » fait désormais parti de la culture populaire. La dernière utilisation à la mode ? « Je suis Guignols ». Un emballement médiatique, créé par une rumeur de suppression d’un programme presque trentenaire, dont l’importance, l’influence et le prestige sont aujourd’hui discutables. Pour autant, penser à une évolution drastique, voir une suppression de l’émission, six mois après que la France ait été reconnue dans le monde pour son « exception humoristique culturelle », c’était peut être maladroit de la part de Vincent Bolloré.

Indéniablement, Je suis Charlie a pu aussi inspirer le puissant Facebook. A l’époque, des attentats, spontanément, des milliers de personnes adoptèrent le visuel de Joachim Roncin comme photo de profil, créant, et c’est une limite, une uniformisation de l’indignation. Le mois dernier, Facebook a de lui même proposé un outil pour ajouter sur sa photo de profil un filtre aux couleurs du Rainbow Flag, le drapeau de la communauté LGBT.

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« D’aucuns y décèleront une belle évolution des mentalités ; on y voit plutôt la conséquence de la simplicité virale de l’outil. De l’activisme facile, dans tous les sens du terme. »

Alexandre Hervaud, journaliste Web, Libération du 30 juin 2015

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Je suis Charlie, c’est un symptôme de notre société qui a besoin de repères. On a beaucoup parlé de « 11 septembre français » aussi. Il est difficile de comparer un attentat qui a tué des milliers de civils, à ces meurtres ciblés. Ce n’est pas comparable, mais ce n’est pas moins grave pour autant. On peut cependant s’interroger, six mois après, sur la bipolarité de la pensée qui n’a jamais été aussi grande. Il faut à tout prix que la nuance devienne à la mode. Et là, les terroristes auront vraiment perdu.

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ET N’OUBLIEZ PAS ! DES LE 11 SEPTEMBRE…

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Par Camille Dupuy

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