FIFIB 2014 – Interview – Mehran Tamadon, réalisateur de « Iranien »


Durant cette troisième édition du FIFIB, Super Bobine voit des films… mais également ceux qui les font ! C’est le cas de Mehran Tamadon, réalisateur de « Iranien », notre coup de coeur fifibien 2014. L’occasion pour lui de revenir sur la génèse de ce documentaire, les personnes qu’il a rencontrées, sa philosophie…

M. Ttamadon lors du Festival international du film de Toronto, le 17 septembre 2009. | AFP/JIM ROSS

M. Ttamadon lors du Festival international du film de Toronto, le 17 septembre 2009. | AFP/JIM ROSS

Super Bobine : qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce film ?

Mehran Tamadon : ce film vient après deux autres films que j’avais fait avant. Le premier était sur des mères de martyrs de la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 qui viennent au cimetière de Téhéran tous les jeudis de l’année depuis 30 ans […]. Quand je faisais ce film, c’était pour moi une façon de découvrir le milieu religieux iranien que je ne connaissais pas du tout. Je ne m’étais pas dit, en faisant de film, que c’était une histoire qui durerait treize ans, jusqu’à maintenant. Je parle ainsi avec les mères de martyrs, puis je rencontre le soir la milice qui vient elle aussi discuter de ceux qui sont morts mais qui ont été leurs amis. Cette milice sont les gens qui sont restés vivants, revenus nostalgiques de ce qui s’est passé dans cette guerre, qui passent leurs nuits à discuter dans le cimetière.

Ainsi, j’ai dit à ces personnes que j’étais un iranien qui a vécu en France, d’un milieu athée. J’ai tout de suite dit qui je suis car je pensais que c’était dangereux de le cacher et aussi parce que cela devient une expérience pour moi et pour eux à partir du moment où je dis qui je suis. J’étais étonné de  voir qu’en leur disant ça, ils ne sont pas partis. Ils ont senti que de mon côté, il y a du respect, aucun mépris. Ce projet « iranien » a démarré à cette époque-là. La question de l’altérité, différence m’intérresse…

C’était aussi une volonté de témoigner…

Il y a dans le documentaire ceux qui veulent témoigner de quelque chose. Je ne fais pas partie de ceux qui veulent témoigner, je fais partie de ceux qui veulent expérimenter…

…Vous vous considérez plus comme un anthropologue ou philosophe ? Le documentaire prend l’allure d’un essai philosophique !

C’est philosophique parce que c’est une expérience. Les discussions ne sont pas très profondes mais intenses. Et l’on vit une expérience intense ! Cela nous confronte à nous-même, cela nous fait réfléchir sur nous, nos valeurs à nous, notre capacité à supporter les autres, les frustrations que l’on a lorsqu’on discute avec quelqu’un mais dont on ne s’entend pas, lui dire des choses mais on y arrive pas… Cela met en jeu tout un tas de choses profondes.

Avez-vous conscience que le documentaire est un élément de plus dans le débat actuel sur tous les sujets géopolitiques, etc ?

En fonction des périodes, il va être regardé et interprété d’une autre manière. Lors de mon film précédent, c’était juste après les élections de 2009 : je n’avais pas prévu qu’il y allait avoir une élection truquée ! Il n’empêche que cela a totalement orienté les débats sur les questions qu’il y a eu après. Mais ce film précédent continue à exister aujourd’hui. Mais je ne fais aucun amalgame entre mon film et sur les djihadistes.

Mais votre film va permettre de réfléchir sur toutes ces questions là

Oui, de questionner. Pour moi, c’est questionner et parler aux gens. Pour moi, le film donne une démarche de dialoguer, essayer de comprendre, de voir dans quelle mesure pourquoi on est différent.

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On voit au début du documentaire que certaines personnes ont refusé. Pendant trois ans, vous avez essayé de démarcher pour demander à ces gens-là de faire partie de ce documentaire. Finalement, quatre ont accepté. Soit elles sont intéressées de confronter les idées, soit elles sont sûres d’elles de vous convaincre, à vous. Selon vous, quel était leur but ?

Ils ont tout un tas de raisons différentes. Une personne pensait faire de la propagande, une deuxième pensait aider leurs prochain c’est-à-dire moi. Je suis également un média pour eux, une tribune pour exporter leur parole à leur projet. Ensuite, il peut y avoir d’autres raisons. Avoir une reconnaissance publique, être connu et vu, au centre de l’attention. Il y a également le plaisir du jeu verbal, de gagner dans la discussion. Ils sont toujours prêts à discuter.

Ont-ils vu le documentaire ?

Oui, mais je n’ai pas encore leur réaction puisque je ne les ai pas encore appelés. Je vais le faire très bientôt.

…Par ailleurs,  vous ne pouvez plus partir en Iran sous peine de ne plus revenir, comment le ressentez-vous ? Car votre démarche est positive sur votre pays d’origine, mais il n’est peut-être pas aussi ouvert que vous l’auriez espéré…

J’ai l’impression que je suis assez pragmatique, je n’ai pas d’attente particulière. J’ai des petits désirs qui sont toujours satisfaits. J’arrive à me dire que maintenant que je ne peux pas aller en Iran, je fais autre chose.  J’arrive à orienter mes désirs en fonction des possibilités qui s’offrent à moi. Puisque je ne peux pas aller en Iran, je vais pouvoir faire autre chose que je ne pourrais pas faire si j’y allais. Je suis pour transformer les poids faibles en point fort.

A la fin du documentaire, nous avons l’impression que même si la discussion est possible, les avis ne changeront surement jamais. Leur argument est logique, mais ils partent d’un point de vue différent du nôtre

Ils partent du point de départ que l’homme est faible, donc il ne peut pas se contrôler. Moi je pars du principe que l’homme est fort, est capable de se contrôler. Les barrières doivent être intériorisées. Norbert Elias dit que la civilisation occidentale intériorise. Finalement, la religion musulmane extériorise les barrières. Cela est la grosse différence entre eux et nous. Ils disent que l’homme a peur de mourir, du coup il a besoin du paradis et de l’enfer. Mais moi je dis que l’homme peut aimer la vie. Pour eux, à chaque fois, l’homme est faible.

Du coup, tant qu’on ne réfléchit pas sur les idées de départ, on ne peut pas se mettre d’accord

Oui de toute façon, la question est de savoir « est-ce qu’on se laisse mettre d’accord ? » Moi, je ne voulais pas spécialement me mettre d’accord avec eux. Je voulais exprimer la différence, et qu’ils l’entendent. Pour moi, une vraie société plurielle est une société où l’on est d’accord que l’autre existe, que l’on accepte que certains soient différents de nous. Je suis content de ce film car ils ont accepté ma différence, ils ont accepté que je continue à leur poser des questions, parler avec eux. C’est le plus important.

Vous humanisez ces personnages : Ils ne sont pas diabolisés, on les voit rire, etc. C’était important pour vous de montrer ces hommes « comme les autres », capables d’humour, etc. ?

Je ne suis pas posé la question « je vais montrer ça au spectateur ? », mais plutôt « je vais montrer ce qu’il s’est passé durant ces deux jours ». C’est comme cela que je perçois ces personnes, donc elles ont été reflétées telles que l’expérience que j’ai vécu. Je ne suis pas dans l’optique de démontrer qqc au spectateur mais plutôt de vivre une expérience et de la transmettre.

Vous ne montrez pas les femmes dans le film, pourtant elles sont présentes dans la maison. Pourquoi ?

Parce qu’elles ne voulaient pas. Dans tout documentaire, on fait le travail de convaincre les gens qu’on veut filmer. J’avais fait ce travail avec des hommes, mais non avec des femmes, ou des couples. Car c’est déjà assez compliqué de trouver 4 personnes. S’il fallait rajouter cette deuxième contrainte, cela aurait été beaucoup plus long car il aurait fallu choisir d’autres personnes d’accord de venir en couple, ce qui aurait peut-être signifié qu’ils étaient plus modérés ou ouverts pour apparaitre ensemble. La parole aurait été brimée si les femmes étaient là. Elles n’auraient pas de blagues sexuelles, etc.

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NOUS REMERCIONS CHALEUREUSEMENT MEHRAN TAMADON.

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La critique de « Iranien » à découvrir ICI 

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Propos recueillis par Clément Corbiat et Yohann Sed

Y.S

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