FIFIB 2014 – Interview Président du Jury – Le chef-opérateur Peter Suschitzky (« Star Wars V », « Mars Attacks »)


Cette semaine, c’est la 3ème édition du Festival International de Films Indépendant de Bordeaux (FIFIB). Comme tout festival qui se respecte, la compétition officielle sera départagée par un jury. Et cette année, celui qui à la responsabilité de le présider se nomme Peter Suschitzky. Si son nom ne vous dit rien au premier abord, vous connaissez forcément son oeuvre. Directeur de la photographie (ou chef-opérateur, c’est la même chose) attitré de David Cronenberg depuis de nombreuses années, il a aussi travaillé sur Star Wars V ou Mars Attacks !

Super Bobine a eu l’immense privilège de l’interviewer. Retour donc sur sa carrière, sa rencontre avec George Lucas et Tim Burton, et sa vision de son métier.

Super Bobine : Comment êtes-vous devenu directeur de la photographie ?

Peter Suschitzky : Parce que j’étais très mauvais assistant réalisateur ! Au début d’une carrière il y a le côté hasard aussi. Il faut souvent du bon hasard pour débuter. J’ai eu un coup de chance. Je me trouvais aux Etats-Unis comme assistant, sur des films documentaires. Je prenais beaucoup de photos, que j’ai montrées au producteur, et il m’a tout de suite demandé si je ne voulais pas faire la prise de vue sur des documentaires pour lui. J’avais 21 ans, et avec cet âge-là, c’était très peu commun de pouvoir commencer comme chef-opérateur. Car logiquement il fallait passer plusieurs années dans chaque corps de métier, comme l’assistanat, etc. et avec un peu de chance, à 40 ans, on devient enfin chef-opérateur. J’ai eu beaucoup de chance.

SB : Comment vous définiriez votre métier de « directeur de la photographie » (ou chef opérateur), pour les gens qui ne connaissent pas ?

PS : C’est très difficile. Moi je cherche à trouver le moyen de traduire un scénario qui me plait, de manière intéressante du point de vue visuel.

En tant que spectateur au cinéma je ne cherche pas de belles images, je cherche plutôt une histoire qui m’attire, des personnages avec lesquels je peux sympathiser, comme tout le monde. Si la photo est bien c’est encore mieux.

Mais quand je travaille, c’est évidant que je veux faire le mieux possible. Mais je ne sais pas faire de belles images, car ça n’a pas de sens un beau plan, sauf si le récit est intéressant en même temps. Je ne cherche pas à faire des choses jolies, je cherche à raconter une histoire.

Comment vous travaillez sur un plateau de tournage ?

Souvent je pense que je suis ce qu’on appelle en anglais « a performance artist ». Tout le monde regarde et attend. Je dois accomplir quelque chose en 30 ou 45 minutes, mais je ne sais pas ce que je fais, je le fais avec l’instinct.

Vous avez travaillé sur des productions très variées, sur des films indépendants, comme sur des films à gros budget. Votre champ d’action varie selon ces films, ou vous êtes toujours libre de proposer vos idées ?

Ça dépend de la relation que j’ai avec le metteur en scène. Il faut toujours espérer qu’il y aura de la place à improviser. Il faut toujours essayer de profiter de ce que vous avez devant vous à l’instant du tournage, même si vous avez beaucoup réfléchit avant. Je pense qu’on ne fait pas du bon boulot si on ne se laisse pas un peu ouvert au lieu, à l’action, aux comédiens. Parce que les choses peuvent changer. On peut penser de manière abstraite avant le tournage, mais quand on se confronte à l’action, aux comédiens, parfois ça demande un traitement différent de ce que vous aviez pensé avant.  

Vous avez été directeur de la photographie sur Star Wars V (le deuxième sorti, ndlr). Il y avait beaucoup de plans truqués, etc. Dans ces cas, là, vous avez votre mot à dire sur l’éclairage etc ?

A l’époque je n’avais d’expériences dans les effets spéciaux. En fait j’ai été approché pour le premier Star Wars. Et la première chose que j’ai dit à George Lucas, qui était le metteur en scène du premier, et pas du second, c’était « vous n’avez pas besoin de moi, car je n’ai pas d’expérience, je ne sais pas faire les effets spéciaux visuels. Allez plutôt chercher le monsieur qui a tourné 2001 : l’odyssée de l’espace. « 2001 », c’était le film à l’époque le plus impressionnant avec des effets visuels. Celui qui avait tourné 2001, donc, voulait que je tourne avec lui, mais le studio ne voulait que l’on tourne tous les deux ensembles, car on n’avait pas beaucoup d’expérience. Ils ont donc pris quelqu’un d’autre, et le studio est venu me chercher pour le deuxième.

Avant qu’un tournage ne commence, vous avez beaucoup de travail en amont ?

Ça dépend de la production. Moi j’espère avoir toujours plusieurs semaines de discussion avec le metteur en scène et avec le chef décorateur. Regarder les dessins de décors s’il s’agit de décors construits, ou voyager et regarder les décors naturels. Moi je cherche à avoir au moins 4 semaines, et dans certains cas un peu plus.

Sur l’ensemble de votre carrière très riche, de quel film êtes-vous le plus fier ?

Ho, je n’aime que mes meilleurs films ; pas pour mon travail, mais pour le film en lui-même. Un film comme « Rocky Horror Picture Show » (de Jim Sharman, ndlr), qui n’est pas le meilleur pour mon travail, c’est un film très réussi. J’aime beaucoup.

Avec quel réalisateur avez-vous préféré travailler ?

C’est évident que j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec David Cronenberg, car j’ai fait beaucoup de films avec lui. C’était un coup de chance.

Vous avez connu la transition entre la pellicule et le numérique. Est-ce que ça change beaucoup votre travail ?

Ça ne change rien dans l’essentiel. Les demandes de création de l’imaginaire restent pareilles. Mais la pratique à changer un peu quand-même. Moi j’adore vraiment le digital, je le préfère à la pellicule. Mais ce n’est pas parfait. C’est-à-dire que pour un chef-opérateur, quand on tournait en pellicule on pouvait, avec une certaine expérience, savoir comment l’image allait apparaitre à la projection le lendemain. Et on voit par le viseur exactement comment l’image se présente, et la caméra reste une partie du corps, car on est accroché à la caméra. Mais sur le digital le viseur, lui, ne permet pas de voir comment l’éclairage sera à l’écran. Donc on à, si on peut se le permettre avec des budgets moyens, un écran témoin superbe sur lequel on peut voir exactement comment l’image va apparaitre. Mais ça implique que si je suis sur la caméra, je dois courir entre l’endroit où se trouve le moniteur témoin et la caméra. Ça m’éloigne un peu de la caméra.

Vous êtes cette année président du FIFIB. Pour vous, les films indépendants ont une saveur particulière ?

Je préfère de loin les films indépendants aux films de grands studios. Ils sont toujours plus intéressants, ils peuvent oser plus.

J’imagine que vous un cinéphile. Quel est votre film préféré ?

J’ai une liste assez grande de films que j’adore. Mais entre les metteurs en scène qui travaillent aujourd’hui, depuis quelques années j’adore les films de Roy Andersson, qu’on ne connait pas très bien en France. Allez les voir, ils sont vraiment extraordinaires. Mais il y en a beaucoup d’autres que j’aime aussi.

Et c’est sans-doute Chaplin qui m’a donné l’amour du cinéma. Les films muets de Chaplin. Ils font partie des premiers films que j’ai vu quand j’étais enfant, et je les adore toujours.

Une rétrospective vous est consacrée pendant le festival, et vendredi est projeté le film Mars Attacks ! de Tim Burton. Quel souvenir avez-vous de ce tournage ?

D’abord j’ai eu un appel comme ça, me disant que Tim Burton voulait me rencontrer. Alors on m’a offert un billet d’avion, je suis allé le voir à Los Angeles, et je n’ai rien entendu pendant quelques mois. Et tout d’un coup c’était oui ! J’étais ravi. Je suis donc allé pendant une période de préparation. Et au début il voulait faire les martiens avec des marionnettes miniatures, en stop-motion, image par image. Et à la fin de la préparation, il y avait une énorme équipe de 50 personnes, qui faisaient des costumes miniatures etc. Mais le budget a explosé, et le studio a demandé que la production s’arrête ! On ne savait pas très bien si la production allait reprendre. Mais Tim Burton était confiant, il savait qu’il allait trouver un moyen de continuer, mais je savais qu’il fallait attendre 3, 4 mois. Et il voulait donc me garder sous contrat, sur place, sans rien faire. Mais moi je savais que Cronenberg allait tourner Crash. J’ai donc demandé à Tim Burton de me libérer pour que je puisse tourner ce film. Et avec beaucoup d’hésitation il m’a lâché pendant les quelques mois qu’il fallait, et je suis retourné à temps pour tourner Mars Attacks !. Le projet avait changé en quelque sorte, car ils avaient un budget limité, et ils avaient changé le concept : les martiens allaient être tournés en numérique. Le film s’est fait avec un temps de tournage assez restreint, du fait qu’ils avaient dépensé une somme terrible en préparation, sans même tourner, je crois que c’était 15 ou 16 millions de dollars !

 

Merci beaucoup à Monsieur Peter Suschitzky.

Article de Clément Corbiat. Propos recueillis par Clément Corbiat, Jade Aguirre et le site CinéArtefact.

 

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