Rencontre avec le réalisateur du documentaire bouleversant « Flore »


Mercredi sort Flore, un documentaire sublime de Jean-Albert Lièvre. Le réalisateur y filme au quotidien sa mère, Flore, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Nous la voyons d’abord de plus en plus atteinte, notamment à cause des médicaments qu’elle prend en maison de retraite, puis nous voyons sa renaissance, auprès de son fils et d’un personnel patient, attentif et aimant, dans sa Corse natale.

SuperBobine a eu la chance de rencontrer le réalisateur de ce témoignage bouleversant.


Source : L’Express

1) Super Bobine : Il y a deux parties dans le film. D’abord on voit votre mère de plus en plus touchée par la maladie, et on voit son état se détériorer à cause des médicaments qu’on lui donne. Diriez-vous que cette première partie est une critique des soins en maison de retraite ?

Jean-Albert Lièvre : Ce n’est pas une critique, c’est la réalité. J’ai voulu raconter une histoire, et la réalité c’est qu’elle est rentrée en maison de retraite et que très rapidement elle a dégringolée. C’était la réalité. Moi j’ai toujours était contre les placement en EHPAD, en maison de retraite, et le problème de cette maladie c’est que ça touche non seulement le malade mais aussi toute la famille autour, et tous les enfants ou parents ne sont pas forcément d’accord sur comment gérer la maladie, ce qu’il faut faire etc, c’est pour ça que maman s’est retrouvée en maison de retraite. Moi j’étais contre, mais j’avais mon boulot, je voyageais, je ne pouvais pas être là, donc on l’a mise là. Mais après, par contre, quand je l’ai vu dégringolée comme ça je me suis fait une priorité de régler mes histoires de boulot et de la ressortir de là.

2) Vous décidez donc de la sortir de sa maison de retraite, et vous  l’emmenez en Corse, dans une maison aménagée pour elle. A partir de ce moment, on la voit progresser, encadrée par un entourage soudée : Elle réapprend à marcher, à manger, et même à nager. Le film devient alors une vraie déclaration d’amour pour votre mère, et aussi pour la vie. C’était vraiment ça l’objectif premier de faire ce film ?

Oui. C’est-à-dire que je n’ai pas décidé un jour de faire un film là-dessus, c’est un peu le film qui est venu vers moi. Ça s’est fait un peu au fur et à mesure, sur plusieurs années. J’ai filmé le quotidien de cette aventure familiale, j‘envoyais des petits films à ma sœur et mon frère pour leurs montrer comment ça se passait, et puis un jour quand vraiment elle s’est métamorphosée, je me suis rendu compte de sa transformation physique en regardant les rushs, du sourire retrouvé entre le début et la fin, de son énergie retrouvée, et je me suis dit que j’allais monter tout ce que j’ai tourné, et qu’on verrait bien ce que je j’allais en faire. Et puis je l’ai montré d’abord à mes frères et sœurs pour qu’ils soient d’accord, puis à des amis producteurs, et ils m’ont tout de suite encouragé à essayer d’aller plus loin. Puis on l’a montré à un distributeur, qui finalement a pris le risque de le distribuer, et il sort là. Aujourd’hui encore, et jusqu’à la veille du jour où je devais livrer le film au distributeur j’ai failli faire machine arrière, car c’est très personnel, j’avais peur que ce soit impudique.

3) Vous filmez votre mère au quotidien. Est-ce que vous avez tout montré a l’image, ou est-ce qu’il y a des moments que vous avez gardé pour vous ?

Oui, généralement les moments que je voulais garder pour moi je ne les filmais pas. C’était encore plus simple, je me disais « ça, je le garde pour moi ». Et puis je filmais par moment en laissant la caméra tourner dans la pièce. Mais oui il y a pleins de choses que je n’ai pas montré car je ne voulais pas les montrer.

4) Ce n’était pas dur de passer des moments d’intimité avec votre mère, alors que vous filmiez constamment ?

Ha oui, oui, parce que j’ai fait ça juste avec du matériel amateur, c’était des toutes petites caméras, parfois mon téléphone, parfois une Go Pro. Donc vraiment ce n’était pas envahissant comme matériel, ce n’était pas une équipe de tournage qui suit. C’est pour ça qu’on a d’ailleurs ces réactions spontanées, ce regard qu’elle a, car elle n’était pas du tout perturbé par des éclairages, et il n’y a pas d’autre micro que celui de la caméra. C’est un « home-made movie ».


Source : site de l’île de France

5) Vous commentez les images en voix -off. Ce que vous dites en voix-off, vous l’avez écrit au fur et a mesure, ou bien une fois que tout était filmé ?

Je l’ai écrite au fur et à mesure du dérushage. Et cette voix-off, pour la petite histoire, je l’ai enregistrée dans ma voiture, car c’était le seul endroit bien insonorisé. J’ai donc enregistré tous le commentaire avec un petit enregistreur portable. Donc tous le film a été fait sans équipe, avec une seule personne. Après un copain monteur son est juste venu faire des sons plus professionnels de la nature, mais il n’est venu que deux jours.

Je pense que ce genre de film n’est pas faisable avec une équipe, car c’est des films qu’on ne peut pas prévoir.

6) Ce qui est magnifique dans ce film, c’est qu’une vraie empathie se crée entre Flore et le spectateur. On se réjouit de ses moindres progrès, et finalement on sourit très souvent, avec la même tendresse que l’on porte a un enfant qui découvre la vie. Car votre film est avant tout un film très positif. Vous aviez peur du pathos quand vous avez commencé à filmer ?

Je ne filmais pas le pathos de toute façon, car j’ai toujours essayé de filmer des choses belles, avec une image agréable, d’ailleurs ça m’a été reproché.
Et vous disiez qu’une empathie se crée avec ma mère, c’est vrai qu’elle est super attachante, et elle est super attachante avec les gens qui s’occupent d’elle. Peut-être qu’elle a voulu me remercier de l’avoir emmenée en Corse en étant attachante pour le spectateur, pour que le film marche, je ne sais pas, peut-être que c’est sa façon de me remercier de l’avoir emmenée là-bas.

7) Elle a conscience que vous avez fait un film sur elle, qui sort dans les cinémas ?

Non elle n’a pas conscience de ça. Je lui ai montré des images, des moments gais, mais maman est dans son monde. La maladie reste là, même si elle a récupéré beaucoup.

8) Comme on le voit dans le film, diriez-vous qu’avec de l’amour et de la patience, tout est possible ?

Oui je crois.


Source : unifrance.org

9) Vous prononcez d’ailleurs une phrase très belle dans le film :  » La vie est un cadeau, et il est donc normal de remercier les gens qui nous l’ont offert ». Ce pourrait être le résumé du film ?

Oui. Moi ça m’a paru une évidence. On m’a dit que j’étais puéril en pensant ça, mais je me suis dit que rien que pour la remercier de m’avoir déposé sur terre, et d’avoir vu ce que j’ai eu la chance de voir dans ma carrière avec Hulot et Ushuaia, je me devais de la remercier, et de la sortir de là où elle était. Je ne pouvais pas concevoir une seconde qu’elle finisse sa vie enfermée. Je n’aurais pas pu continuer à travailler, à filmer les baleines, à aller chercher la meilleur lumière, filmer le meilleur couché de soleil, et la savoir derrière moi dans une maison de retraite. Ça m’a semblé une évidence.

10) Ce film vous a donné envie de faire des documentaires sur des gens ?

Si, ça a été un truc nouveau. Parce que je n’ai toujours filmé que la nature. J’avais déjà fait des petits trucs ethnologiques avec des tribus en Afrique, mais à chaque fois c’était très contemplatif, je ne rentrais pas trop dans l’humain. Donc oui ça m’a donné envie.

12) Aujourd’hui quel regard portez vous sur la maladie d’Alzheimer ?

J’ai beaucoup de tendresse pour les malades. J’étais retourné dans les centres, et souvent je pense à ceux qui n’ont pas eu la chance de partir de ces centres, je ne sais pas si ils sont encore en vie. Mais c’est un problème pas facile à régler, tout le monde n’a pas le temps que j’ai pu prendre, tout le monde n’a pas une maison en Corse.

13) Pour finir, comment va votre mère aujourd’hui ?

Super, j’y étais il y a 3 jours, on a fait le dernier bain de la saison. Elle va super bien, Tsumo m’envoie tous les jours des photos.

Par Clément Corbiat

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