FIFIB 2013 – Interview exclusive d’un membre du jury : Santiago Amigorena


Du 3 au 9 Octobre 2013 a lieu le 2ème Festival international du film indépendant de Bordeaux. A l’occasion d’une soirée organisée après la soirée d’ouverture, nous avons pu poser quelques questions à l’un des membres du jury, Santiago Amigorena.

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Source : lapresse.ca

 SuperBobine : Comment appréhendez-vous ce festival ?

Santiago Amigorena : Je ne sais pas encore si je l’appréhende ou pas, je suis arrivé à Bordeaux il n’y a pas longtemps, je n’ai pas eu le temps encore de me le demander. Je sais que j’ai accepté parce que ça m’intéressais de voir des films un peu en dehors du circuit le plus éminent, et tout ça. Ce n’était pourtant pas un moment où je pouvais accepter de faire partie d’un jury, mais ça, ça a été un peu déterminant. Et puis j’ai des amis réalisateurs à Paris qui m’ont dit du bien de ce festival.

C’est important pour vous le cinéma indépendant ?

 Le problème c’est de savoir ce que veut dire « indépendant », c’est très compliqué.

 Vous le définiriez comment ?

 Moi je fais partie d’une association qui s’appelle « cinéma dépendant » justement. « Indépendant » c’est un terme qui a été tellement galvaudé. Aux Etats-Unis on a parlé d’un cinéma indépendant par rapport à Hollywood, mais après on s’est rendu compte que le cinéma indépendant ça pouvait faire de l’argent, donc le cinéma indépendant est devenu une autre industrie.

En France qu’est-ce que c’est que le cinéma indépendant ? Il y a des films autoproduits qui correspondent beaucoup plus au moule de l’industrie ; c’est assez compliqué.

Le FIFIB - 2ème Edition

Le FIFIB – 2ème Edition

 Vous parlez du cinéma français, est-ce pour vous un cinéma majeur ?

 Non ce n’est pas un des cinémas majeurs. Je le dis en temps que spectateur, c’est un critère qui est extrêmement limité puisque je ne vois pas assez de films pour que ce soit un avis vraiment important. Mais pour moi non, ce n’est pas là où je trouve le plus d’intérêt aujourd’hui.

 Vous iriez plutôt vers quel genre de cinéma ?

 Je pense que très souvent, les meilleurs films que je vois sont ceux qui échappent énormément aux grands festivals, au succès aussi bien commercial que critique.

 Ceux qui sont un petit peu dans l’ombre donc …

 Oui, ce qui ne m’arrivais pas il y a dix ans. C’est-à-dire que maintenant je vois les films en me disant « comment ce film là n’est pas à Cannes ? ». En général il y a dix ans je voyais un film à Cannes et je me disais « Waouh c’est super ! ».

La palme d’or là, ça me semble assez consensuel comme film.

 Plus en détail, vous en avez pensez quoi de La Vie d’Adèle (présentée en ouverture du FIFIB, ndlr) ?

Je suis parti après 2 heures. J’ai trouvé ça vraiment consensuel, un peu complaisant, un peu long. A la limite ça ce n’est pas grave, il y a des grands cinéastes qui font des bons films très longs.

En fait je trouve que le film ne tient que sur le fait qu’il a su filmer cette fille à ce moment-là. Elle est vraiment magnifique, on peut la regarder pendant  des heures sans problème, Adèle Exarchopoulos.

Mais à côté de ça je trouve qu’il y a vraiment un mépris de la culture, un mépris de l’intellect. Dès que les personnages parlent de quelque chose de culturel c’est tout de suite Wikipedia… Le truc sur Sartre c’est grotesque, le truc sur Klimt aussi … le personnage dit qu’elle fait une thèse sur l’Histoire de l’art, moi j’ai fais une thèse sur l’histoire de l’art, et même quand j’étais en Deug je ne disais pas : « oui Klimt c’est de la merde parce que c’est fleurit ». Quelqu’un qui dit ça n’a jamais ouvert un bouquin d’Histoire de l’art.

Mais Sartre à la limite ça me choque encore plus. Qu’on demande a un enfant, ou encore à la limite à un Première d’être un peu fasciné par l’existentialiste d’accord, mais à 24 ans … on peut, on peut, mais le personnage de Léa Seydoux n’est pas très cultivé. Pour moi c’est un mépris par rapport à la culture car ça ne coûte rien de faire des personnages intelligents.

Et puis dans ce film les pauvres sont stupides et mangent des pates, les riches sont cultivés et mangent des huitres …

 C’est trop caricatural pour vous ?

 Pour moi c’est insupportable, insupportable. Je pense que malheureusement c’est ça qui plait à Cannes, plutôt que par exemple un film comme L’Esquive  (également d’Abdellatif Kechiche, ndlr) qui était un peu plus complexe.

 

Lea Seydoux, Addellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos à Cannes

Lea Seydoux, Addellatif Kechiche et Adèle Exarchopoulos à Cannes

Aussi, il faut dire que c’est un sujet très actuel en France.

 Oui mais le discours sur ce sujet très actuel, l’homosexualité,  c’est un peu pareil dans ce film que dans les lycées.

Il y a un personnage qui a une expérience amoureuse et sexuelle avec un garçon, et se rend compte que ça ne marche pas, elle n’a pas de plaisir. Elle se rend compte que ce qui l’excite (et en plus c’est un rêve donc ce n’est pas un truc physique direct et tout ça) c’est les femmes.  C’est quand même à la limite de l’explication biologique.

Je n’ai rien contre l’homosexualité, ni contre l’hétérosexualité, mais je trouve que aujourd’hui avoir ce discours là, c’est ce qui est le plus consensuel. S’il avait voulu faire un film en se mettant un peu en péril lui-même il aurait filmé deux garçons, ça aurait été beaucoup mieux. Parce que là les scènes de sexes, c’est quand même un homme qui regarde une femme.

 Et justement vous avez entendu parler de toutes ces polémiques autour d’Abdellatif Kechiche ?

 Oui, oui. Je sais qu’il est insupportable Kechiche, je connais son équipe, je connais beaucoup de gens qui ont travaillés avec lui, certains je les connais très bien. Je sais qu’avec les techniciens … c’est ni le premier ni le dernier metteur en scène à maltraiter tout le monde sur un plateau.

 Et puis il veut tellement pousser les actrices pour obtenir quelque chose que finalement…

 (il nous coupe) oui, après je trouve que ça manière de travailler est aussi un tout petit peu … c’est dans la négation d’une forme d’intelligence au cinéma, une intelligence du langage cinématographique. Dire je vais faire ce plan, je l’ai pensé, je vais faire un traveling, on va suivre les acteurs, il y aura les figurants et tout ça : je le conçois et j’essaye de le faire, et après je fais énormément de prises pour arriver à la perfection dans ce plan là. Lui ce qu’il fait c’est exactement le contraire : il tourne 130 prises, il ne regarde pas ce qu’il fait, il ne dirige pas les acteurs, et après il prend les accidents au montage. Ca marche très bien, il le fait super bien, ce n’est pas facile à faire, je ne suis pas en train de dire qu’il n’a aucun talent. Mais pour moi ce n’est pas un art qui est du côté de l’intellect.

Je suis en désaccord profond avec le film, la manière de travailler, et en même temps je reconnais beaucoup de qualités.

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« La Dolce Vita »

Source : thecityreview.com

Pour finir, une question de simple curiosité, puisque vous êtes vous-même réalisateur : quel est pour vous le plus grand réalisateur de tous les temps ?

Pour moi il y a un film auquel je pense immédiatement, c’est la Dolce Vita, mais est-ce que Fellini devient le plus grand réalisateur pour ça, je ne sais pas.

Et Hitchcock ? 

Non, pas Hitchcock. J’adore mais … ce serait plutôt entre Fellini et Welles.

Merci beaucoup, bonne soirée.

 Propos recueillis par Clément Corbiat et Yohann Dessalles le 3 octobre 2013.

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